Courir en ville. Pas l’Escalade ou le marathon de Berlin. Non, juste courir en ville. Pour soi. Pour suer. Pour le plaisir ou pour souffrir. Pour découvrir. On en voit des choses lorsqu’on court. Il faut savoir prendre le temps de courir. En voiture, cela va trop vite. À vélo, il faut faire attention. À pied, cela va trop lentement, alors l’oeil s’égare et la concentration s’étiole. Mais courir, c’est juste la bonne vitesse.

Barcelone. Il y a des villes qui sont une invitation au voyage, d’autres à la mélancolie, d’autres encore (que nous ne nommerons pas) au péché ; Barcelone est une invitation au sport. La capitale de la Catalogne possède tous les atouts pour nous inciter à bouger : une population jeune et dynamique, une température clémente l’hiver, douce au printemps et en automne, supportable l’été avec le vent qui arrive de la mer, un club-étendard, le FC Barcelone et ses quinze sections sportives (dont l’athlétisme), un marathon très couru, et le souvenir des Jeux olympiques exceptionnels de 1992. Courir à Barcelone est donc une idée qui vous vient naturellement. Il n’y a pas à se forcer, juste à choisir un itinéraire parmi tous ceux que cette ville immense regorgeant de parcs et de points d’intérêt offre à notre curiosité. Assez ouverts d’esprit, les Catalans ne se formalisent pas pour un type en tenue de running. Prenez donc votre ticket pour plaça de Catalunya, point de départ idéal pour une sortie pédestre. Le réflexe primaire consiste à se ruer vers sa sortie sud-ouest pour découvrir la Rambla. La rue piétonne la plus célèbre d’Espagne ne mérite pas sa flatteuse réputation. De deux kilomètres de long, découpée en cinq tronçons (d’où le fait qu’on en parle parfois au pluriel : las ramblas), elle vaut surtout pour ses accès à la magnifique plaça Reial, une cour carrée bordée de façades élégantes et de palmiers graciles, en bas, et au marché de la Boqueria, étonnant spectacle visuel, olfactif et sonore, en haut. On peut lui préférer une autre rambla (la rambla désigne une voie piétonne bordée d’arbres et encadrée de deux rues carrossables), la Rambla de Catalunya, plus intimiste, plus authentique, qui monte vers la Sagrada Familia. Parallèle au Passeig de Gracia (superbe avenue où se succèdent quelques-uns des plus beaux immeubles de la ville), elle monte jusqu’à carrer Provença, où l’on prend à droite. On coupe la Diagonal, immense mouvement du fou sur l’échiquier qu’est le plan à damier de Barcelone et l’on continue tout droit dans ce quartier trop urbanisé où il faut bien souvent s’arrêter à chaque « cuadras ». Cet effort trouve sa récompense lorsqu’apparaît, aussi étonnante qu’impressionnante, la Sagrada Familia aux allures de château de sable mouillé.

La place Catalunya

 

La Sagrada Familia

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commence alors une longue descente en pente douce vers la mer. La voie à suivre est tout indiquée : Carrer de la Marina. Rien de particulier à signaler, si ce n’est le jeu de cache-cache avec la Torre Agbar, ogive blaugrana (la couleur change et s’apprécie surtout la nuit) qui apparaît et disparaît au gré des perspectives. Si l’on veut faire un crochet pour admirer cette construction moderne qui s’intègre si bien dans le décor, on récupère ensuite la Carrer de la Marina par l’Avingut Meridiana, jolie avenue où le gazon planté autour des rails du tram procure un agréable sentiment de calme. Le bord de mer est l’occasion de se plonger dans une partie de la ville totalement modifiée par les JO de 1992.

À Poblenou, l’ancien village olympique est aujourd’hui une zone de logements à taille humaine. Sur la plaça dels Campions, on peut lire en passant les noms de tous les champions olympiques de 1992. Ah ! le souvenir de la Dream Team… Le Puerto Olimpico comme son nom l’indique, date aussi de cette époque-là. Ce n’est pas très beau mais étonnamment ouvert, et l’on se rend compte soudainement que toute la ville est ainsi accessible. À Barcelone, il y a peu d’impasses, il est facile de se balader d’un endroit à l’autre, de passer sous les immeubles.

Délicieux souvenirs

On laisse sur la droite la Torre Mapfre, au pied de l’immense rond-point de la Ronda Littoral, pour emprunter le Passeig maritim Barceloneta. Les Espagnols adorent ces promenades du bord de mer. Ici, elle sépare la plage du quartier de Barceloneta. C’est une autre ambiance, plus villageoise, avec une sensation de vacances toute l’année. La grande ville reprend ses droits. Passeig de Colom, avec le Mirador de Colom en point de mire. Nous sommes à l’autre extrémité de la Rambla. Le retour au point de départ est tout droit, deux kilomètres plus haut, mais nous sommes tentés d’aller un peu plus loin car la colline de Montjuic se dresse maintenant clairement dans le jour-blanc de cette mi-journée d’automne. Montjuic, si vous vous souvenez, c’était l’image des Jeux de 1992 : une plongeuse chinoise suspendue dans le ciel, la ville en arrière-plan. Une route serpente sur le relief. La pente est réelle mais rien d’insurmontable. La route est goudronnée, pas trop fréquentée même si certains automobilistes n’hésitent pas à se garer le long de la montée. Il y a des jardins, des fontaines, de l’ombre. La course à pied est l’occasion de laisser l’esprit vagabonder.

Le quartier de Barcoloneta

Tout en escaladant la colline de Montjuic, je me remémorais la dernière fois que je l’avais arpentée, dans le sens de la descente. Nous étions trois amis passionnés d’athlétisme à être venus sur un coup de tête vivre l’ambiance des JO 1992. Une fois sur place, comment résister à la tentation d’entrer dans le stade olympique ? Mais les billets étaient rares et le marché noir fonctionnait à plein. Nous achetâmes toutefois à notre grande surprise des billets à un prix abordable, mais qui s’avéraient être, après un examen un peu plus minutieux, des tickets d’entrée pour la lutte gréco-romaine. D’acheteurs, nous devînmes vendeurs au noir ! Une famille américaine racheta notre erreur et nous redonna espoir en même temps qu’un peu de cash. Notre mise récupérée, la traque aux billets pouvait recommencer. Nous en trouvâmes trois, un au soleil, deux à l’ombre, à un prix franchement excessif mais nous étions prêts à tout. Y compris à dévaler la colline à tout allure sous le cagnard et en espadrilles jusqu’au distributeur de billets le plus proche pour vider nos comptes de leurs maigres soldes de militaires en permission. Et c’est heureux et ruinés que nous assistâmes en direct à la remise de médaille de Marie-Jo Pérec et au record du monde de Kevin Young sur 400 m haies. Vingt-deux ans plus tard, les 46”78 de Young tiennent toujours. Le stade olympique également, qui se dresse maintenant et nous sort de notre rêverie. La route descend déjà. Un peu plus bas, le métro plaça Espanya. La fin du voyage.

Par Laurent Favre