La planète Marseille, comme le chantaient les rappeurs d’IAM. Une ville à part, la plus ancienne de France (fondée par les Phocéens en 600 av. J.-C.) mais plus proche géographiquement et culturellement d’Alger ou Gênes que de Paris ou Lyon.

Si Perpignan se targue d’être la ville la plus chaude de France, Marseille est la plus ensoleillée, grâce au mistral qui souffle en moyenne un jour sur quatre. En ce début de mois de juin, pas de vent. Il faut s’élancer tôt le matin ou tard le soir, même si ici, nous le découvrirons très vite, ça court tout le temps, à midi comme à minuit. Il n’est pas possible de parcourir la ville en une seule sortie. Plus vaste que Paris, Marseille s’étend sur des kilomètres au gré des déchirures de la côte. En tout, la communauté urbaine Marseille Provence Métropole compte 57 kilomètres de bord de mer, dont 24 à l’Est de l’agglomération dans les célèbres calanques.

Notre parcours débute au parc Borély, dans le VIIIe arrondissement. Nous partons à l’Ouest, en direction de la corniche qui longe la mer et mène au Vieux-Port. Amateurs de sable fin, passez votre chemin : il n’y a que du caillou, de la roche, du gravier, des galets. Près de la plage du Roucas Blanc, des Africains jouent au football sur un terrain vague. La rue qui longe le bord de mer, à distance respectable tout de même, s’appelle la promenade Georges Pompidou. Sans jamais bifurquer, elle va plusieurs fois changer de nom. Lorsque la route s’élève au premier contrefort, elle devient la montée de la Rotonde. L’effort supplémentaire qu’impose cette rampe s’estompe devant le spectacle magnifique qu’offre la vue à 360° sur la Méditerranée, les îles du Frioul, le massif des calanques. Sur le replat, un étrange monument en forme de queue de baleine attise la curiosité. Il s’agit d’une pale d’une hélice de bateau et d’un mémorial des rapatriés d’Algérie. La corniche, qui porte désormais le nom du Président Kennedy, est idéale pour la pratique du running. Le paysage est varié, avec une succession de vallons, de petits quartiers traversés, de villas bourgeoises du XIXe siècle et de grands panoramas sur la côte. Le trottoir, bordé sur plus de trois kilomètres par un banc de béton aussitôt proclamé « plus long banc du monde », est aménagé pour promeneurs et cyclistes mais ces derniers sont rares, malgré la présence de vélos en libre-service. Il semblerait que la politique « Vélib’ ait été ici un échec, les stations de vélos étant en centre-ville et les pistes cyclables en périphérie. Tant mieux pour les runners, nombreux, qui se croisent, de tous âges et de tous niveaux. Au passage de l’anse de la Fausse Monnaie, une curiosité locale : un bouchon causé par une voiture arrêtée au beau milieu de la rue. Le plus étonnant, c’est que personne ne klaxonne. Les Marseillais conduisent de manière anarchique et se garent n’importe où mais sont étonnamment bienveillants lorsqu’ils en sont victimes.

La corniche Kennedy aboutit à la rue des Catalans, au bord de l’anse du même nom. L’été, les baigneurs s’y pressent par milliers. Au-dessus d’eux, une piscine est taillée dans la roche. Trois grosses lettres blanches, CNM, sont visibles depuis la route. C’est le Cercle des nageurs de Marseille, le fief des meilleurs mondiaux, comme Camille Lacourt et Florent Manaudou. L’un d’eux racontait ne s’être baigné dans la mer qu’une fois en deux ans… Le contournement de la pointe du Pharo annonce enfin le Vieux-Port, gardé par le fort Saint-Nicolas. Le Vieux-Port n’a peut-être jamais été bouché par une sardine, il l’est régulièrement par les bouchons, malgré la création d’un tunnel souterrain. Le port est un U parfait, bordé de magasins et restaurants. Le passage devant le célèbre Théâtre de la Criée, l’une des références en France hors de Paris, rappelle que la ville fut capitale européenne de la culture en 2013. Pour beaucoup, la culture à Marseille, c’est juste après : le bar de la Marine, immortalisé par Marcel Pagnol dans la célèbre partie de cartes de César, Panisse, Escartefigue et Monsieur Brun. Le bar est toujours là, conservé à l’identique. Sur les terrasses, attention les pieds : les serveurs nettoient les reliefs de la veille au soir à grands coups de jet d’eau.

Cherche orientation

Le Vieux-Port n’est pas si intéressant que cela. Plus originale et méconnue, l’esplanade du J4, entre le fort Saint- Jean et le port de la Joliette. Une zone moderne et dépouillée qui abrite le MuCEM, le Musée des civilisations de la Méditerranée. Non loin, le nouveau port où les ferries vers la Corse ou l’Algérie croisent les liners de croisière.

Il faut revenir en arrière et, au fond du Vieux-Port, emprunter la fameuse Canebière. Avec juste ce qu’il faut d’exagération, les Marseillais la considèrent comme leurs Champs-Elysées. Elle monte tout droit en pente régulière sur un kilomètre. En la parcourant reviennent les paroles d’une chanson que les Marseillais, compagnons d’infortune au service militaire en Alsace, chantaient pour se rappeler le pays et se donner du courage. « De partout, elle est populaire / Notre Cane-Cane- Cane-Canebière. » Le refrain sert désormais de support aux insultes lancées les soirs de match par le public du Vélodrome à la mère du gardien de but adverse. Selon les paroles originelles, la Canebière « finit au bout de la terre ». En fait, elle s’achève au pied de l’église des Réformés. Inutile d’aller jusqu’au bout, il n’y a pas grand-chose à voir : quelques punks à chien qui émergent d’une nuit inconfortable, des clients qui font la queue devant la vitrine d’un vendeur de forfaits téléphoniques, des kiosques à journaux.

Cap à droite sur la rue de Rome. Rénovée récemment, elle offre une oasis bienvenue de verdure et de calme. Sur plus de 1200 mètres, cette ligne droite croisée de part en part par des rues en pente ressemble à un chemin au fond d’un vallon. Promontoire en arc-de-cercle, surmonté de trois buttes successives : la butte Saint- Laurent, la butte des Moulins et la butte des Carmes, Marseille est une ville où il est difficile de garder ses repères et son sens de l’orientation. Comme à Lausanne, on rencontre de fortes différences de dénivelés mais il n’y a ici aucune rupture de plan, pas d’escaliers à part ceux, majestueux, qui descendent en cascade. Le temps de réfléchir à tout cela, voici la place Castellane et l’Obélisque que Joseph Conrad, dans La flèche d’or, juge « assez mesquin ». Jadis hommage au fils de Napoléon Bonaparte, le « Roi de Rome », il marque aujourd’hui comme une épingle sur une carte le terminus du tramway et le point de croisement des deux lignes de métro. Il annonce enfin le début de l’avenue du

Prado. Quoi, le Prado ? On la pensait beaucoup plus bas, en parallèle… L’astuce, c’est que le Prado est une avenue en équerre, articulée autour du rond-point du même nom, près du Stade Vélodrome. Les véritables « Champs-Elysées de Marseille », c’est elle. La promenade est large (60 mètres) et longue (3400 mètres), bordée de deux voies latérales pour le stationnement. L’axe central et ses deux parallèles sont séparés par deux rangées d’arbres. Un lieu idéal pour cheminer. Le lieu est fréquenté les soirs de match par les supporters qui convergent vers le toit gondolé du stade et en toutes saisons par les prostituées des beaux quartiers. Les soirs de défaite, il n’est pas rare que les premiers oublient leur tristesse dans les bras des secondes.

 

Par Laurent Favre